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I am like a camera

Préface de "Adieu à Berlin" (éd. Hachette Littératures) par Michel Bulteau

Christopher Isherwood vint pour la première fois à Berlin au printemps de l’année 1928. Il trouva la ville plutôt douce à vivre et pleine de garçons... La république de Weimar durait depuis dix ans. « Le vieux manque de volonté » qui avait fait perdre à Rilke toute espérance, ainsi que le « dilettantisme politique », étaient installés.

« Proclamer : "je suis jeune !" constitue un cri de guerre et un programme politique. La jeunesse était une conspiration et un défi » écrit Klaus Mann dans son autobiographie. Christopher se rendra très vite compte de la tension « créative » de l’endroit. Mais, entre temps, il retourne en Angleterre pour la parution de Tous les conspirateurs et aussi pour retrouver à Oxford, Wystan Auden et Stephen Spender. C’est d’ailleurs Auden qui le décidera à retourner à Berlin (la ville aux 170 bordels pour garçons, lui dit-il), la métamorphosant en capitale de tous les possibles homosexuels. Il se plaît particulièrement à décrire un de ses amants, croisement entre un camionneur et Joséphine Baker, rencontré au « Cosy Corner », un bar de la Zossermerstrasse. De quoi, en effet, intriguer Christopher. Dans ce bar mal chauffé où sont épinglées au mur des photos de boxeurs et de coureurs cyclistes, il rencontre « Bubi » et John Layard, un des anciens amants d’Auden. Délaissé par le poète, Layard se tirera une balle dans la bouche. La balle manquera le cerveau et se logera dans le crâne. Il prendra un taxi et suppliera Auden de l’achever. Mais Wystan, ne perdant pas son sang froid, l’expédiera à l’hôpital dans un autre taxi. Isherwood raconte le bizarre incident dans Le Mémorial, mais ceci est une autre histoire...

Dans le dilettantisme de ses allers-retours Londres-Berlin, Christopher, outre le « Cosy Corner », avait préservé un autre point stratégique, le café « In den Zelten », où il travaillait au Mémorial et où il fumait des cigarettes turques. Hormis la vie de café et la drague des garçons, Christopher va beaucoup au cinéma. Il découvre La boîte de Pandore de Georg Pabst et Tempête sur l’Asie de Poudovkine. Remarquons que dans le même temps, un futur grand metteur en scène qui restera hanté par le Berlin des années 30, Billy Wilder, est danseur mondain. Au cours de l’été 1930, « les politiciens socialistes et les bourgeois responsables, loin de rester insensibles aux pressions exercées par les extrémistes, recherchèrent quelques accommodements. En vain. » explique Peter Gay dans son livre consacré à la République de Weimar. En effet, les véritables vainqueurs des élections de septembre 1930 furent les nazis. De 800 000, ils passèrent à 6,5 millions voix et de 12 à 107 sièges au Reichstag. Il y avait dans l’air un climat de violence que naturellement Christopher condamnait mais trouvait néanmoins stimulant, contrairement à un Paul Bowles qui immédiatement détesta Berlin et ce climat de haine et d’inégalités entre les pauvres et les riches.

« Un soir d’octobre 1930, environ un mois après les élections, il y eut une grande bagarre dans la Leipzigerstrasse. Des bandes d’énergumènes nazis se livraient à une manifestation antijuive. Ils maltraitaient des passants aux cheveux trop noirs, au nez trop long et brisaient des vitrines de magasins juifs. L’incident n’avait rien eu de très important en lui-même : pas de morts, quelques coups de revolver, quelques dizaines d’arrestations. Je n’en garde le souvenir que parce qu’il a marqué mon premier contact avec la vie politique de Berlin » écrit Isherwood au début de la cinquième partie d’Adieu à Berlin.
C’est en 1939 que paraît à Londres Adieu à Berlin ; « Sally Bowles », une des parties truculentes du livre, avait vu le jour deux ans auparavant, toujours à Londres, chez Hogarth Press, les éditions de Leonard et Virginia Woolf, alors dirigées par John Lehmann.

Où classer un tel livre dans l’œuvre d’Isherwood que l’on peut séparer en « documents » et en « romans », et cela moins arbitrairement qu’il peut paraître ? Les romans seraient : Tous les conspirateurs (1928), Le monde au crépuscule (1954) ou Un homme au singulier (1964). Dans les documents, le prête-nom ventriloque, Christopher Isherwood, fait toujours entendre sa voix. Ainsi dans Adieu à Berlin, « Herr Issyvoo » aux manières charmantes, n’est pas le moindre des protagonistes. Les personnages sont modelés au plus près de leurs inspirateurs, et Isherwood a toujours été fier de la réalité historique que ses récits véhiculent.

Grâce au « Je » ventriloque, Isherwood peut-être narquois et anonyme à souhait, et libérer des bouffées de vérité d’une morale malvenue et de préjugés politiques. Ce qu’en d’autres termes il exprimera ainsi : « je suis une caméra braquée, absolument passive, qui enregistre et ne pense pas. Qui enregistre l’homme en train de se raser à la fenêtre d’en face et la femme en kimono qui se lave les cheveux. Un jour, il faudra développer tout cela, l’imprimer avec soin, le fixer. » Le fixer en effet, « comme une très bonne photographie », et minutieusement la décrire. Cet album de scènes berlinoises, Isherwood avait d’abord songé à l’intituler : The Lost, même s’il trouvait que ça sonnait mieux en allemand : Die Verlorenen. « Ce qui réunit les principaux personnages, c’est que d’une certaine manière chacun est conscient du désastre économique et idéologique dans lequel ils vivent. Cela finit par devenir un lancinant refrain : "ça ne peut plus durer. Je suis la faillite, nous sommes la Faillite." » écrit-il dans son Journal.